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De l'Aigoual au Mont Lozère : sur la piste de la Grande Noctule, la plus grande chauve-souris d'Europe

Bonnes nouvelles pour les chauves-souris - épisode 2

Plus grande chauve-souris du continent, elle chasse parfois les oiseaux en plein vol au-dessus de la canopée, et elle ne se laisse presque jamais voir. 

Il y a encore cinq ans, la présence de la Grande Noctule était seulement « suspectée » sur un seul massif du Parc. De récentes études ont permis d’affiner nos connaissances sur sa répartition sur le territoire et trois populations sont désormais connues sur l’ensemble du Parc. 

Troisième et dernier épisode de notre série consacrée aux bonnes nouvelles chiroptérologiques du Parc national des Cévennes, après la colonie de barbastelles d’Alzon et la colonie de Rhinolophes euryales dans une grotte autour d’Aumessas

Cette fois, découvrez l'histoire d'une espèce si discrète qu'il aura fallu quinze ans, deux massifs, un incendie et beaucoup d'obstination pour commencer à comprendre où elle vit.

 

Grande noctule
Grande noctule qui montre ses dents © Nicolharper - Wikimedia Commons

 

2012-2021 : les premiers indices, puis une capture qui change tout

Tout commence par une absence. En 2012, le réseau Mammifères de l'Office National des Forêts (ONF) inventorie les chiroptères de la forêt domaniale de l'Aigoual. Plusieurs contacts de Grande Noctule, réalisés grâce à des détecteurs d’ultrasons, sont enregistrés sur le secteur d'Aire de Côte, mais uniquement en septembre. Pas de contact en été : tout laisse penser à une simple halte migratoire, pas à une population locale.

Il faudra attendre 2021 pour trancher. Lors d'une session estivale d’un protocole scientifique encadré, un mâle est capturé dans la vallée de la Brèze et équipé d'un émetteur VHF. 

 

grande noctule male dans la main d'un scientifique

 

Son arbre-gîte n'est retrouvé que cinq jours plus tard par les équipes du Parc, à près de 10 km, dans le secteur d'Aire de Côte. Des prospections complémentaires révèlent un second arbre-gîte. Et fin juillet, un comptage en sortie de gîte permet de dénombrer jusqu'à 54 individus.

La preuve est faite : il ne s'agit pas de migrateurs de passage, mais d'une population installée sur le massif. Une population de mâles, comme la plupart des colonies connues dans les Cévennes : les femelles ne sont observées que ponctuellement, en septembre, au moment de l'accouplement.

 

photo du massif de l'aigoual
Les forêts du mont Aigoual disposent de nombreux arbres pouvant servir de gîtes pour les grandes noctules © Olivier Prohin - Parc national des Cévennes

 

2022-2023 : cartographier un réseau de 24 arbres

S'en suivent deux sessions de terrain, une chaque été, d'une semaine chacune. Trois individus sont équipés de puces GPS en 2022, onze mâles supplémentaires en 2023. Au total, 14 puces déployées génèrent 3 650 localisations, avec des suivis de 2 à 7 nuits consécutives selon les individus.

Ces balises miniatures ne pèsent que quelques grammes. Elles sont fixées à l'aide d'une colle chirurgicale et se détachent d'elles-mêmes au bout de quelques jours seulement. D'où l'intensité de ces semaines de terrain : une fois l'individu équipé, il faut le retrouver vite !

[PHOTO DE BALISE OU DE PUCE GPS ???]

Le résultat : 24 arbres-gîtes identifiés depuis 2021, tous des hêtres percés de loges de Pic noir. La zone de gîtes suspectée sur le secteur de Montals (Gard) est confirmée, de même que sa connexion avec le secteur voisin du Marquairès.

 

Pic noir à la loge
Pic noir à la loge. Ces loges sont ensuite utilisées par de nombreuses espèces dont la grande noctule. © Gaël Karczewski - Parc national des Cévennes

 

Les comptages simultanés indiquent une population d'au moins 90 individus, sans doute davantage, tant il est difficile de compter le même jour l'ensemble des gîtes utilisés.

Les données GPS livrent aussi le portrait d'une chasseuse capable de grands déplacements : 25 km parcourus en moyenne chaque nuit, parfois plus de 50 et même jusqu'à 80 km ! Vitesse de croisière autour de 20 km/h, avec des pointes à 55-60 km/h. Altitude de vol généralement entre 150 et 300 m au-dessus du sol avec, ponctuellement, des passages à plus de 1 000 m.

 

2024 : le mystère de l'accouplement

Une question restait entière : où sont les femelles ? Le réseau national de l'ONF avait observé, sur une colonie de mâles voisine dans les gorges de la Dordogne (Cantal), que des femelles adultes venaient s'accoupler avec les mâles locaux depuis une colonie distante de 65 à 70 km. Pour vérifier cette hypothèse sur l'Aigoual et peut-être découvrir un autre noyau de population en Lozère ou dans les départements voisins, une session de capture est programmée en fin d'été 2024, avec l'appui de l’ONF et d'écovolontaires.

Le résultat dépasse l'espérance. Six mâles adultes, un mâle subadulte, une femelle juvénile et une femelle post-allaitante sont équipés de puces GPS. La femelle juvénile regagne aussitôt sa colonie de mise-bas supposée, dans le Lévézou en Aveyron, une colonie déjà connue et suivie depuis une dizaine d'années par le Groupe Chiroptères Midi-Pyrénées.

Lors des soirées de capture, l'équipe observe de nombreux comportements attribuables à l'accouplement : cris sociaux abondants, mâles en pleine activité sexuelle, reconnaissables à leurs testicules très gonflées. La conclusion est confirmée : ce sont bien les femelles qui se déplacent vers les colonies de mâles. La colonie de mâles de l'Aigoual est ainsi affiliée, de façon certaine, à la colonie de femelles du Lévézou, et peut-être à d'autres, non identifiées à ce jour.

[PHOTO DE MÂLE AVEC GROSSES TESTICULES]

Sur les 9 individus suivis par GPS cette année-là, 7 fournissent des données exploitables : environ 1 645 localisations supplémentaires et 8 nouveaux arbres-gîtes sur le site d'Aire de Côte. Ces mêmes données réservaient une surprise, bien au-delà des limites du Parc : des platanes à loges utilisés comme gîtes à Castries, aux portes de Montpellier !

 

2025-2026 : la piste du Mont Lozère

Fin 2024, un premier indice pointe vers un nouveau massif : des contacts acoustiques laissent présager une présence de Grande Noctule sur le mont Lozère, à une trentaine de kilomètres au nord de l'Aigoual. Une première session de capture y est organisée en 2025. Résultats mitigés : les détecteurs d'ultrasons confirment bien la présence de l'espèce en vol, mais impossible de les capturer pour les équiper de balises GPS.

Un autre indice, indépendant, pointe alors dans la même direction. En septembre 2025, une femelle juvénile équipée sur le site de l'Aigoual (Massevaques) fait étape une journée entière au sud du Lac de Naussac, du côté de la forêt de Mercoire.
 

Cette année, début juillet, la mission reprend, mais sans l'ONF ni matériel de capture, pour des raisons d'organisation. L'équipe se rabat sur la technique de la remontée de flux : plusieurs opératrices équipées de détecteurs actifs se répartissent sur des points hauts, et l'on confronte les heures de premier contact pour reconstituer, session après session, la trajectoire de la colonie entre son gîte et ses terrains de chasse, au crépuscule en sortie de gîte, à l'aube en rentrée.

[PHOTO DE L'EQUIPE ?]

Répétée plusieurs soirs de suite, la méthode resserre peu à peu la zone de recherche vers un secteur où l'équipe connaît déjà quelques arbres à loges, du côté de Saint-Julien-du-Tournel.

Un matin, en prospectant cette forêt, l'équipe entend les cris sociaux caractéristiques de l'espèce, et la loge est repérée aux jumelles thermiques. Le soir même, un comptage en sortie de gîte est organisé. Verdict : 14 individus.

 

C'est une première : jamais la présence de la Grande Noctule n'avait été confirmée sur le massif du Mont Lozère.
[Vidéo en caméra thermique]

Course contre la montre

La Grande Noctule change fréquemment de gîte. Attendre risquait de faire perdre la trace de cette colonie tout juste découverte. La semaine suivante, l'ONF revient donc en urgence pour une session de capture. Cinq individus sont pris au filet, tous de jeunes mâles. Trois sont équipés d'émetteurs.
Dans les jours qui suivent, seuls deux sont retrouvés, dans de nouveaux arbres gîtes : l'un est revenu dans le même secteur ; l'autre s'est installé un peu plus loin, non loin du château de Saint-Julien.

Et un troisième massif : la piste du Bougès

Fin juillet, l'ONF revient une dernière fois pour pousser l'exploration plus loin, cette fois sur l'ancienne forêt brûlée de Bordezac, ravagée par un incendie en 2022. Ce choix n'a rien d'anodin : ces dernières années, de nombreuses remontées du terrain ont remarqué que la Grande Noctule affectionne particulièrement les zones incendiées, sans doute riches en proies. Des études sont en cours pour comprendre ce lien.
Trois individus en chasse au-dessus de la zone incendiée y sont capturés et équipés de puces GPS. Deux repartent plus au nord, hors du territoire du Parc. Le troisième s'installe dans la forêt domaniale du Bougès, troisième massif cévenol, après l'Aigoual et le mont Lozère, où l'espèce est aujourd'hui confirmée.
La population semble pour l'instant modeste. Reste à espérer pouvoir approfondir l'étude l'an prochain, et découvrir si le Bougès abrite lui aussi une colonie à part entière, ou seulement des individus de passage.

La Grande Noctule, portrait d'une quasi-inconnue

Nyctalus lasiopterus est la plus grande chauve-souris d'Europe occidentale : 61 à 70 mm de long, 33 à 60 g, une envergure approchant les 50 cm. Le museau est large, les oreilles courtes et larges à leur base, le pelage brun-roux plaqué sur le corps. Espèce forestière, elle gîte dans les vieux arbres creux, en particulier les cavités que le Pic noir excave dans les hêtres.
Au niveau européen, c'est le seul mammifère à chasser des oiseaux en plein vol. Pendant les périodes de migration, la prédation sur les passereaux migrateurs peut représenter une part importante de son régime, aux côtés des papillons de nuit, coléoptères volants et autres insectes. Cette chasse, qui se déroulerait souvent à plus de 1 000 m d'altitude et n'a quasiment jamais été observée directement, n'a été mise en évidence qu'en 2007, grâce à l'analyse chimique du sang de plusieurs individus.
Fait rare chez les chauves-souris : ses cris d'écholocation, autour de 14 kHz, se situent dans le domaine audible par l'oreille humaine. Avec le Molosse de Cestoni, elle fait partie des deux seules espèces européennes qu'on peut entendre chasser, à l'oreille nue, sans détecteur à ultrasons.
Protégée sur l'ensemble du territoire français, elle est classée vulnérable sur la liste rouge française, quasi menacée à l'échelle européenne, et ses effectifs mondiaux, jugés insuffisamment connus par l'UICN, sont estimés à moins de 10 000 individus matures. Découverte sur le territoire du Parc il y a un peu plus de dix ans, elle reste l'une des chauves-souris les plus rares et les moins documentées de France.

Découvrir la fiche de la Grande Noctule et sa répartition sur le territoire sur notre site Biodiv'Cévennes

Ce qui se joue dans les vieux hêtres

Les 24 arbres-gîtes identifiés sur l'Aigoual ont tous un point commun : ce sont des hêtres percés de loges de Pic noir. Sur le mont Lozère, c'est encore une loge qui a livré la colonie. Autant dire que l'avenir de la Grande Noctule repose énormément sur la bonne gestion des forêts.

Un tel gîte ne s'improvise pas. Il faut d'abord un arbre assez gros et assez âgé pour qu'un Pic noir vienne y creuser sa loge, puis de longues années encore avant que la cavité s'agrandisse, se dégrade et devienne accueillante pour les chauves-souris. C'est l'affaire de plusieurs décennies et un seule option possible : laisser le temps faire son travail.

Maintenir des arbres à cavités, conserver des îlots de vieux bois, repérer et préserver les hêtres à loges au moment des coupes : ces choix conditionnent directement la présence de l'espèce. Et ils profitent bien au-delà d'elle, à tout un cortège d'habitants des vieilles forêts : pics, chouettes, insectes du bois mort, autres chauves-souris arboricoles.


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