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Comprendre le vivant par le dessin : regard de Cyril Rombaut, garde-moniteur du Parc

Observer, protéger, transmettre… et dessiner. S'inscrivant dans la tradition devenue rare du dessin naturaliste, certains gardes-moniteurs du Parc résistent et ont toujours un crayon parmi leurs outils de terrain. 

À travers cette interview, nous vous proposons de découvrir le parcours et la sensibilité de Cyril Rombaut, garde-moniteur sur le massif de l'Aigoual, pour qui le dessin naturaliste est bien plus qu’une passion : une manière d’observer autrement, de capter l’instant et de partager l’émotion du vivant. 

Entre chouettes furtives, souvenirs de terrain et croquis pris sur le vif, il nous raconte comment l’art nourrit son regard et enrichit sa mission de protection et de sensibilisation.

 

Cyril Rombaut
Cyril Rombaut sous l'oeil du photographe Cédric Gerbehaye dans le cadre de l'expo Buxbaumia produite par Images Singulières

 

Peux-tu te présenter en quelques mots et nous dire comment tu es devenu garde-moniteur au Parc national des Cévennes ?

C'est un long parcours qui m'a mené au métier de garde-moniteur. J'ai eu dès l'adolescence et mes premières sorties naturalistes cette carrière en ligne de mire ! 

J'ai toujours été sensible au vivant avec un regard scientifique mais aussi émotionnel qui m'a amené tout naturellement au dessin. Je me suis formé sur le terrain, apprenant sur le tas en participant à des suivis naturalistes au sein de différentes associations de protection de la nature. Mes études m'ont conduit à faire de la recherche sur la faune tropicale mais j'ai bifurqué vers la médiation scientifique en environnement au Muséum de Toulouse pour finir par m'engager dans la protection de la nature en tant que fonctionnaire en passant le concours. 

Je suis revenu tout naturellement vers ce projet de jeunesse : être garde-moniteur dans un Parc national...

 

Echasse blanche

 

 

Depuis quand pratiques-tu le dessin naturaliste ? Comment cette passion est-elle née ?

Je dessine depuis toujours et le dessin naturaliste est arrivé en même temps que ma découverte du vivant et mes premières sorties naturalistes. 

J'ai bénéficié au début de mentors, des amis un peu plus âgés que moi qui avaient déjà une maîtrise du croquis de terrain. Mes pensées vont tout particulièrement vers Pierre Demersay avec qui j'ai fait mon premier voyage naturaliste au sein d'une bande de copains dans le delta du Danube en Roumanie. J'ai découvert avec lui et avec d'autres que le dessin naturaliste est avant tout un art de l'instant suspendu.

 

Alyte accoucheur
Alyte accoucheur

 

 

Que t'apporte le fait de dessiner la faune plutôt que de la photographier ?

Le dessin ne demande que peu de matériel : un carnet, un crayon : pas d'écran, pas de filtre entre toi et le réel ; par les temps qui courent, c'est vraiment précieux... 

Ensuite le filtre de ton regard apporte une subjectivité qui donne à la production un caractère unique et original, ce que l'on pourrait appeler pompeusement le style. Vous me direz que ça les grands photographes peuvent aussi l'avoir, mais la différence est que le trait de crayon est une signature sans filtre entre le réel, toi et tes émotions.

 

Circaète
Circaète Jean-le-Blanc

 

 

Y a-t-il des artistes naturalistes ou des illustrateurs qui t’inspirent particulièrement ?

Je crois que j'aime avant tout la peinture et je suis très sensible à la grande peinture des impressionnistes ou de la peinture flamande. 

Mais comme d'autres dessinateurs en herbe de ma génération je m'inscris dans les pas de Serge Nicolle et Alexis Nouailhat (dont on connaît moins les dessins "sérieux" qui sont magnifiques !), mais aussi et surtout Robert Hainard qui est pour moi un modèle tant par ses dessins, gravures que par ses écrits...

 

Sarcelle
Sarcelle d'hiver

 

Quels sont les espèces locales que tu aimes le plus observer et dessiner ?

Je crois que j'ai un faible depuis longtemps pour les chouettes et les hiboux avec ce regard particulier lié à la vision binoculaire qui leur donne un "visage" très expressif ! 

J'aime aussi les passereaux, en particulier le tichodrome avec cette magie qui le transforme de petite souris en papillon lorsqu'il s'envole...

 

chouette
Chouettes hulottes (dessus) et chouette effraie (dessous)

 

 

As-tu un dessin que tu considères comme « emblématique » de ton travail ?

Je pense au dessin de la chouette chevêchette, première belle observation de cette espèce rare et furtive où la lumière clair-obscur venait jouer avec son regard. Mais aussi au vautour moine des gorges du Tarn que nous avons surveillé avec Bruno Descaves, garde moniteur sur le massif Causse-Gorges. Le croquis que j'ai fait en direct avec le public était un moment de grâce, d'autant plus que pour moi il est assez difficile de dessiner avec du monde autour. Le dessin est un travail solitaire et intime...

 

Chouette
Chevêchette d'Europe

 

 

Quelles sont les conditions idéales pour réaliser un croquis sur le terrain ? 

J'avoue que les conditions de basse température ou de pluie sont très limitantes pour le dessin, on s'en doute... En revanche la luminosité, les contre-jour, la pénombre ne posent pas de problème, au contraire on peut expérimenter des effets qui donnent au dessin bien plus de plasticité que la photographie...

Personnellement, ce qui limite fortement mon travail ce sont les contraintes de temps sur le terrain. Il faut du temps pour dessiner. Pas seulement pour exécuter le dessin mais surtout pour se mettre en mouvement pour oser coucher sur le papier un trait pris sur le vif. Lorsque je fais un voyage naturaliste à titre personnel, j'ai souvent besoin de plusieurs jours avant d'oser me mettre à dessiner. Mais quand ça vient et que tu pratiques régulièrement, le dessin appelle le dessin et c'est parti !!!

 

Loutre
Loutre d'Europe

 

 

Est-ce que tu dessines d’après nature, sur le vif, ou à partir de notes et de photos prises sur le terrain ?

Ça dépend, je pratique le dessin sur le vif mais je n'ai pas assez de pratique malheureusement. Mon trait n'est pas toujours assez assuré pour faire des croquis finis sur le terrain. Souvent je reprends plus ou moins mon dessin en rentrant. Cela me permet éventuellement de le passer en couleur ou d'affiner des détails qui m'ont échappé sur le terrain. 

Cependant, j'aime parfois en rester à quelques traits... Je fais aussi des dessins à partir de photos faites par des collègues. Je pense notamment à ce tichodrome photographié en vol par Régis Descamps, garde moniteur sur le massif de l'Aigoual, qui m'a servi à une aquarelle que j'aime bien.

 

Trichodrome
Tichodrome échelette

 

 

En quoi ton regard d’artiste t'aide-t-il dans ton métier de garde-moniteur ?

Le dessin peut être un outil pour capter les critères d'identification rapidement et efficacement : exercer son œil à cibler les détails importants... 

Je crois que ce rapport sensible par le dessin me permet aussi d'aborder la nature d'une manière plus instinctive, moins scientifique, ce qui est un atout lorsque je suis en public dans des animations ou des présentations car ça m'aide à changer mon point de vue. Enfin, je peux créer facilement des outils pédagogiques pour illustrer des espèces ou des milieux ce qui est bien pratique pour mes animations...

Epervier d'Europe

 

 

Quelle place accordes-tu à l’émotion ou à la beauté dans la protection de la nature ?

Pour moi la beauté et l'émotion que procurent le vivant c'est le moteur qui porte à le protéger, à la fois par sa beauté mais aussi en contraste par la laideur d'une nature ravagée... Le dessin peut apporter des émotions positives en faveur de la protection de cette nature sauvage...

 

Chevalier
Chevalier aboyeur

 

 

Selon toi, le dessin peut-il aider à mieux comprendre ou aimer la biodiversité du Parc ?

Le dessin par sa subjectivité apporte un regard différent sur la biodiversité, plus proche, moins spectaculaire, mais plus intime. En ce sens oui je crois qu'il est un médium important pour aider à mieux comprendre et à aimer la diversité du vivant dans les Cévennes. 

Souvent, on dessine ce que l'on voit au moment où ça nous inspire et pour ma part c'est souvent le regard de l'animal, son comportement qui me pousse à prendre mon crayon. Je pense à ce dessin d'un couple de gros-becs qui se font une offrande comme on s'embrasse. 

Gros-bec
Grosbec casse-noyaux

 

Ce regard tendre nous rapproche du reste du vivant en tant que membre de ce monde animal. Le dessin nous intègre en quelque sorte au reste du vivant.

 

Mésange
Mésange charbonnière